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REQUIEM POUR COUDERT

Les grands noms ne meurent jamais. C’est à cette seule amarre que Coudert Brothers semblait s’être attachée depuis quelques années ; vissée dans ses habitudes, ancrée dans son glorieux passé. « Datez-vous d’hier si vous le voulez en vous rehaussant du prestige d’ancêtres qui vous sont étrangers. Moi je suis celui qui est ». Cet avertissement, qui annonçait la révolution, proféré à ses contemporains par Alexandre de Cagliostro, aurait dû être entendu par une firme empesée par le spectre d’un prestige sans égal. Dans un monde sans Histoire, la violence économique est le seul repère et on ne peut mettre de certitudes que dans le présent.

Et pourtant, Coudert ne pouvait pas mourir. Quand en 1853 les deux fils de Charles Coudert – qui avait fui la guillotine pour le rêve américain – montaient leur law office à New York, ils étaient loin de se douter qu’ils allaient donner naissance à la pratique moderne du droit et créer un modèle économique des plus efficients : la firme juridique internationale. Il fallait une vision pour ouvrir un cabinet secondaire à Paris en 1879 et développer, dans les balbutiements des moyens de communication, des opérations transatlantiques. Et Coudert allait jouer un rôle majeur dans les relations franco-américaines, dont l’édification de la statue de la Liberté constitue le plus spectaculaire aboutissement. Il fallait avoir une vision pour ouvrir un bureau dans la Chine communiste des années 70 pour une firme estampillée américaine et qu’on a longtemps soupçonnée de vivre dans le sillage de la CIA. Trente ans après, la Chine est devenue l’Eldorado moderne vers lequel le monde économique a les yeux rivés.

Et pourtant, Coudert ne pouvait pas mourir. Au vu de l’avance dont elle jouissait à la fin des années 70. Pas rattrapable. Alors que le soleil ne se couchait jamais sur son empire, les autres firmes américaines balbutiaient leur présence internationale et les firmes anglaises découvraient seulement les rivages extra-londoniens. À cette époque, Coudert recrutait la crème des diplômés, l’élite intellectuelle du droit et servait de vivier pour les assemblées parlementaires, les organisations internationales et les cénacles gouvernementaux. En France, Coudert aura été l’une des principales écoles de droit de la génération régnante des cabinets d’affaires parisiens dont les noms font toujours la fortune de la place. Car, faire la fortune des autres aura finalement été la seule destinée de Coudert à partir des années 90. Erreurs de stratégie, conquête européenne mal gérée, illusion de la démocratie totale et, surtout, querelles sempiternelles entre associés, tel a été le quotidien de la chute vertigineuse d’une firme finissante. Pourquoi se battaient-ils ? Pour des poussières de gloire, un profit en baisse ou l’illusion d’un pouvoir ? Ou peut-être tout simplement parce que Coudert était restée, en dépit de son passeport américain, une firme irrémédiablement française. Si la faillite de Coudert est une anomalie à l’échelon international, elle s’inscrit en revanche dans la logique du cimetière français : cette longue liste de cabinets hexagonaux qui ont enterré leur prospérité dans des luttes gauloises et qui ont laissé place aux anglo-saxons. « Vous allez tuer la firme » aurait dit Skip Rankin, qui restera comme le dernier chairman de Coudert, à l’un de ses associés qui lui annonçait sa défection, avec les bureaux de Londres et de Moscou, pour la firme américaine Orrick. Nous savons dorénavant que les firmes sont mortelles.

Et pourtant, Coudert ne pouvait pas mourir. À l’instar de la banque Lazard, elle était l’une des rares réussites internationales françaises, l’une des rares « maisons » à s’être imposée dans l’univers feutré de la finance et du droit des affaires. Sale temps pour les vieilles légendes. Lazard a été abandonnée par les familles fondatrices à Bruce Wasserstein qui finira sans doute par la dépecer. Coudert s’est donnée la mort. Dignement. Un soir d’août 2005. Est-ce un signe de ce déclin français qu’on dit inéluctable ? De notre aveuglement, de notre refus d’affronter la réalité et l’évolution du monde, de le voir tel qu’il est et non tel que nous voudrions qu’il soit ? À l’heure où le soleil a fini par sombrer sur l’empire Coudert en lambeaux, au moment de la veillée funéraire, c’est un avocat qui, pour en avoir fait partie, a profondément aimé cette firme, et qui voudrait simplement laisser aux frères Coudert, à ces jeunes ambitieux de 1853, cette modeste épitaphe : Pardon pour nous. Merci à vous.

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